Anjou : La tension invisible entre la gentrification et la mémoire du quartier
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Anjou : La tension invisible entre la gentrification et la mémoire du quartier

Dans un quartier en mutation, les résidents luttent pour préserver leur patrimoine tout en faisant face à l’accélération du développement.

Par Youness Haji, Journaliste

Contexte

Stratégiquement situé au croisement des autoroutes 40 et 25, l'arrondissement d'Anjou est un territoire de près de 45 000 personnes à l'est de Montréal. Sa population, dont plus de la moitié est issue directement ou indirectement de l'immigration, vit dans un milieu où 44 % des résidents sont propriétaires et où le revenu médian des ménages se chiffre à 53 873 $. Avec une superficie de 13,7 km² et une densité de 3 270 habitants au kilomètre carré, l'arrondissement présente un profil démographique où 49 % des citoyens ont entre 26 et 64 ans et où l'âge moyen est de 44 ans.

Avant les réorganisations municipales de 2002, Anjou constituait une municipalité fondée le 23 février 1956 à partir de la paroisse de Saint-Léonard-de-Port-Maurice. Jusqu'au milieu des années 1950, le territoire était principalement à vocation agricole. Le développement urbain a transformé une paroisse d'une centaine de personnes en une banlieue comptant 9 500 habitants à l'élection de son maire fondateur, Ernest Crépeault. En 1969, la population atteignait déjà 34 985 habitants. Luis Miranda a été le quatrième et dernier maire de la ville d'Anjou, puis maire de l'arrondissement depuis sa transformation en 2002.

Ce qu'il faut savoir

Le patrimoine d'Anjou se lit à travers plusieurs strates architecturales et urbaines. Durant les années 1970 et 1980, la ville a vu construire l'aréna, l'édifice des travaux publics, la caserne de pompiers et la bibliothèque qui porte aujourd'hui le nom de Jean Corbeil, maire de 1973 à 1988. Ces édifices témoignent d'un effort de construction civique qui a accompagné la croissance rapide de la banlieue.

Le quartier industriel, situé dans la partie nord-est de l'arrondissement, occupe 40 % de la superficie totale et compte plus de 600 entreprises. Ce parc d'affaires représente un pan majeur de l'identité économique d'Anjou et constitue un héritage du développement industriel des années 1960 et 1970.

Le quartier des Galeries d'Anjou, centré sur le boulevard des Galeries-d'Anjou, regroupe plus de 175 boutiques, restaurants et services. Le marché public Les Halles d'Anjou complète cette offre commerciale. Le quartier Anjou-sur-le-lac, au nord de la rue Bombardier, offre un milieu résidentiel marqué par un lac artificiel, des passerelles et des espaces verts. Le quartier Chaumont, premier secteur habité d'Anjou, s'articule autour de l'avenue de Chaumont. Le quartier Haut-Anjou, à l'ouest du boulevard Métropolitain, abrite le parc Lucie-Bruneau, le plus grand et complet des parcs de l'arrondissement.

Sur le plan des équipements, Anjou dispose de deux bibliothèques, 18 parcs et espaces verts, sept jardins communautaires, quatre patinoires extérieures, 14 terrains de tennis, dix terrains de soccer, six terrains de baseball et de balle molle, huit pataugeoires et jeux d'eau, cinq piscines extérieures, deux arénas, deux centres communautaires, onze écoles et un marché public.

Analyse

L'angle du patrimoine éclaire une tension peu visible à Anjou : celle entre la mémoire d'un territoire qui a connu une mutation fulgurante et les transformations contemporaines qui redessinent son visage. Le passage d'une paroisse agricole à une banlieue de près de 45 000 habitants en moins de vingt ans a créé un patrimoine récent, souvent méconnu, mais porteur d'une identité forte.

La bibliothèque Jean-Corbeil incarne cette mémoire civique. Construite durant les années 1970 et 1980, elle porte le nom du maire qui a dirigé la ville pendant quinze ans. Son existence même rappelle une époque où la construction d'édifices publics était perçue comme un investissement dans le tissu social. Les bibliothèques de Montréal, dont fait partie celle d'Anjou, ont pour mission d'offrir un accès à la lecture, à l'information, au savoir, à la culture et au loisir, constituant un service de proximité qui facilite l'inclusion et la participation à la vie culturelle et citoyenne.

Le quartier industriel, qui représente 40 % de la superficie, constitue un autre pan du patrimoine angevin. Loin d'être seulement un espace économique, il témoigne de la vision d'une municipalité qui a su attirer plus de 600 entreprises et bâtir un parc d'affaires de rayonnement régional. Cette dimension industrielle fait partie intégrante de l'histoire d'Anjou, tout comme les infrastructures construites dans les années 1960 : le réseau d'aqueduc et d'égout, le service de police et le service de transport en commun.

Le cadre du patrimoine et de la mémoire se trouve également soutenu par la Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui offre des collections et services gratuits pour découvrir les trésors du patrimoine québécois, des archives de la Nouvelle-France aux documents contemporains. Pour un arrondissement dont l'histoire est encore vivante, ces institutions jouent un rôle essentiel dans la préservation de la mémoire collective.

Ce qui suit

La question du patrimoine à Anjou se pose avec acuité alors que l'arrondissement continue de se transformer. Avec une valeur médiane des propriétés de 426 100 $ et une population dont 44 % sont propriétaires, les résidents ont un intérêt direct à la préservation du caractère du quartier. Les deux bibliothèques, les 18 parcs et les nombreux équipements sportifs constituent des ancres patrimoniales qui relient les générations.

La diversité culturelle d'Anjou, où plus de la moitié des résidents sont issus de l'immigration, enrichit cette réflexion sur le patrimoine. Le patrimoine n'est pas seulement l'héritage d'un passé lointain ; il inclut les récits, les pratiques et les mémoires de ceux qui ont façonné le quartier depuis sa création en 1956.

La tension entre gentrification et mémoire se manifeste moins dans des conflits ouverts que dans des choix quotidiens : quels édifices conserver, quels noms attribuer aux nouveaux espaces, comment honorer les figures comme Ernest Crépeault, Jean Corbeil ou Luis Miranda sans figer le quartier dans le passé. L'emblème floral de l'arrondissement, l'hydrangea paniculata limelight, et ses armoiries composées des armes de l'ancienne province française d'Anjou et de la feuille d'érable rappellent que l'identité angevine est née d'un croisement de références.

Préserver la mémoire d'Anjou, c'est reconnaître que son patrimoine n'est pas seulement celui des pierres et des bâtiments, mais aussi celui d'une communauté qui a su se transformer sans perdre son âme.

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